Femmes d’exception

Les femmes d’exception: une exception pour quelles règles? par Marielle Topelet

C’est dans ces termes que Christine Planté, dans les Cahiers du GRIF nos 37-38, 1988,  Le genre de l’histoire, aborde la problématique des femmes d’exception ( artistes, écrivaines, femmes politiques du 19e siècle).
Exceptionnelles, les femmes du 19e siècle auxquelles fait référence Christine Planté, l’ont été à plus d’un titre.
Tout d’abord elles ont brisé la chape de silence de ce siècle biologisant qui, plus encore que les précédents, a sexué l’espace social,  séparant de  façon draconienne  les espaces public et privé. Aux hommes, l’individualisation, le génie, aux femmes, la fonction de reproduction et de conservation de l’espèce!
Pas facile de se faire un nom, dans ces conditions. On comprend aisément  que les femmes qui sont passées à la postérité  pour leurs propres réalisations et non en tant que maîtresses, mères, filles  ou épouses ont eu besoin autant de talent que de force de caractère.
C’est pourquoi nous admirons ces femmes qui nous ont ouvert  les portes de l’égalité. A nos yeux, elles sont doublement exemplaires, tout d’abord pour avoir montré que les femmes réussissaient aussi bien que les hommes et ensuite pour leur refus des modèles dominants, pour  leur révolte.
Des femmes exemplaires, cela ne fait pas de doute. Devons-nous pour autant les traiter d’exceptionnelles, au risque de perpétuer un cliché qui veut que les femmes qui réussissent soient une exception? Celle qui confirme la règle?

Christine Planté interroge l’ambiguïté de l’expression femmes d’exception qui se décline à plusieurs niveaux.
Au moins  deux niveaux distincts d’exceptionnalité doivent être retenus : le sexe féminin comme exception du genre humain, et les femmes exceptionnelles comme exceptions à la norme.

Tout d’abord, nous apprend Christine Planté,  la catégorie d’exceptionnelle est une place, sans doute exaltante, mais au 19e siècle, c’est une place dangereuse où l’admiration se retourne facilement en haine, la fascination en répulsion.
Mi-femmes, mi-hommes, ces exceptions que constituent les femmes politiques, artistes, intellectuelles au 19e siècle sont avant tout des êtres hybrides, qui vont payer le prix de leur impureté, dans leur personne désignée comme monstre à la réprobation publique.
Mme de Staël comparait la vie d’une femme extraordinaire   à celle d’une paria de l’Inde et d’après Michèle Perrot et Eleni Varikas ( Cahiers du GRIF, nos 37-38, p. 79) « le sentiment aliénant d’être une anomalie, un être hybride qui n’appartient à aucun groupe hante les écrits féminins et féministes depuis Mme de Staël, Claire Démar ou Elisabeth Barrett Browning à Sylvia Plath« .
Pas très loin de nous, au début d’un 20 e siècle qui continue à faire de l‘inégalité des sexes son principe de société, la doctoresse Madeleine Pelletier ( un véritable exploit à l‘époque), qui prônait la libre disposition de leur corps par les femmes,  pionnière du genre qui militait pour une égalité de droits civils et politiques, a très mal fini. Première femme interne en psychiatrie,  elle sera internée dans un asile psychiatrique, de façon abusive, où elle mourra rejetée de tous. Lucide sur les risques que lui font courir ses prises de position, elle écrit à son amie Arria Ly: « Le monde n’aime pas les femmes qui se distinguent du troupeau; les hommes les rabaissent; les femmes les détestent ».

Ensuite lorsqu’on  admire  ces femmes exceptionnelles, ce n’est jamais pour elles mais pour la partie virile de leur personnalité, la seule explication possible à leur succès, celle qui permet à la société « masculiniste » du 19 e siècle de retrouver son cadre principiel de pensées, fondé sur le dualisme de l’espèce et la suprématie masculine. Edmond de Goncourt notait dans son journal en 1893: Si on avait fait l’autopsie des femmes ayant un talent original, comme Mme Sand, Mme Viardot, etc. on trouverait chez elles des parties génitales se rapprochant de l’homme, des clitoris un peu parents avec nos verges ». Edmond de Goncourt n’est pas une « exception«  alors à avoir ce type de pensées scientistes.

Mais  les femmes du 19 e siècle n’auront guère le choix, elles vont être prises au piège de la vision duelle de la société où elles ne sont que l’autre du masculin et seront obligées de se couler dans le moule de l‘exceptionnalité.
« Elles sont pensées comme des exceptions à la règle universelle dont les hommes les dispensent. Ce prétendu privilège n’est évidemment que la formalisation idéologique d’une mise à l’écart du politique et l’alibi du maintien dans un statut de minorité sociale. »
Sont-elles des femmes dans le rang, elles sont jugées avec condescendance et paternalisme par les hommes, qui sous couvert de galanterie, les maintiennent dans un statut de minorité sociale et les excluent de la sphère de la reconnaissance sociale.
Se risquent-elles dans des domaines les plus valorisés de l’activité humaine, affaires publiques, intellectuelles, création artistique, elles sont condamnées et/ ou virilisées et suspectes dans tous les cas.
Obligées de se définir par rapport au masculin,  la catégorie » femmes exceptionnelles » qu’elles vont reprendre à leur compte, sera le seul moyen pour elles d’accéder au statut d’individu créateur,  au risque de conforter la règle pour le féminin  de l’exclusion de l’universel masculin et d’y rejeter la majorité des femmes, celles qui ne sont pas exceptionnelles.
Nouvelle ambiguïté, nos « exceptionnelles » du 19 e siècle,  en se disant telles, renvoient sans doute les autres femmes à la règle commune, mais la dénoncent également et, ce faisant ,oeuvrent à sa transformation, elles deviennent la preuve par l‘exemple.
Victor Hugo commenta ainsi la mort de George Sand: »Elle était une idée ». « Preuve et idée, la fonction de l’exception », continue Geneviève Fraysse dans les Femmes et leur histoire ( p. 451).

Exemple qui confirme la règle,  exemple pour les autres, l’expression femme d’exception est réversible et ambiguë.
Située historiquement, elle nous aide à comprendre les pressions et les dilemmes auxquels étaient exposées les femmes qui, n’ayant pas les moyens de participer à part entière à la définition d’une humanité réellement universelle, sont individuellement appelées  à choisir entre l’exclusion et l’assimilation.
Mais pourquoi  continuer à employer aujourd’hui,  où le discours sur l‘égalité des sexes a nettement progressé, cette notion piégée qui ne dit rien de la singularité des femmes auxquelles elle est appliquée mais que réussir pour une femme n’est pas tout à fait normal?

http://www.persee.fr/doc/grif_0770-6081_1988_num_37_1_1757

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